"Le juste prix" : Stratégie Chinoise ?
Par Thomas Norway – Dans les articles précédents, nous avons vu que les phases d’électrification, à l’échelle mondiale comme à l’échelle des États, ne semblent pas inverser la tendance au ralentissement du développement économique (croissance du PIB constant par personne), et ce malgré un endettement qui apparaît de plus en plus difficile à soutenir. De plus, à la lecture des cas observés, seules les phases d’expansion des énergies fossiles semblent apporter un regain temporaire de croissance.
Dans ce cadre socio-économique, les USA mobilisent leur puissance militaire, économique et diplomatique afin de sécuriser l’accès aux ressources fossiles actuelles et futures (Venezuela, Iran, Niger, Groenland…). La Chine, quant à elle, ne peut pas encore rivaliser avec la puissance militaire étasunienne et demeure fortement dépendante d’importations par voie maritime. Que faire ?
Situation géographique
Bien que la Chine puisse importer une partie de ses ressources depuis la Russie, dont la dépendance vis-à-vis de Pékin s’est accrue depuis l’invasion de l’Ukraine, elle demeure fortement tributaire de routes maritimes pour ses importations (énergie, matières premières, biens intermédiaires).
Or ces voies d’accès traversent des zones où la géographie insulaire et la présence de partenaires des États-Unis (Japon, Philippines, Australie, etc.) accroissent la vulnérabilité des lignes de transport chinoises.
À l’inverse, les États-Unis disposent de deux vastes façades maritimes et d’une profondeur stratégique plus favorable.
Le développement ferroviaire et logistique des nouvelles routes de la soie vise à diversifier les corridors d’approvisionnement et à réduire la dépendance aux risques maritimes.
Toutefois, ce type d’infrastructure terrestre peut être fragile en situation de conflit.
Dans l’état actuel, et compte tenu d’une économie encore fortement dépendante des énergies fossiles, une confrontation majeure avec les États-Unis pourrait se traduire par un choc rapide sur les importations et la logistique, avec un risque élevé de désorganisation économique.
Situation géostratégique
La Chine modernise rapidement ses capacités militaires et conteste activement la souveraineté de nombreux îlots, récifs et hauts-fonds en mer de Chine méridionale.
Pékin est en outre accusée d’avoir artificialisé certains récifs afin d’étendre sa présence, d’améliorer la surveillance et de soutenir des capacités militaires (pistes, radars, ports).
Cela ne “règle” pas la vulnérabilité structurelle liée aux routes maritimes, mais peut réduire le risque au prix d’une intensification des tensions régionales.
La stratégie bas-carbone
Selon les articles précédents, rien ne semble indiquer que les énergies bas-carbone soient "moins chères" en valeur absolue que les énergies fossiles. Alors, pourquoi la Chine a-t-elle choisi cette voie ?
Tout d’abord, elle n’a pas vraiment le choix : elle dépend de ressources fossiles dont l’accès peut devenir politiquement contestable, car ces flux sont en grande partie sécurisés par les États-Unis et leurs alliés / vassaux. Même pour le charbon, la Chine est devenue importatrice nette depuis 2008.
Ensuite, tant qu’elle peut importer des énergies fossiles, cela lui permet d’épargner son stock national, qui pourrait devenir crucial en cas de tensions ou de perturbations géopolitiques.
Enfin, la production d‘énergie verte bas-carbone (BC – 8% en 2025) contribue elle aussi à préserver ce stock domestique. Mais elle s’inscrit dans un effort d’investissement massif, qui coïncide avec un endettement important de l’ordre de 300% du PIB (dette publique et privée ) supérieur à celui des USA (250%) et ce, depuis 2011, dans un contexte de baisse continue de la croissance économique (~5% en 2025).

Mais tout cela n’explique pas un dernier point et celui-ci nous concerne directement : comment expliquer que les productions chinoises de photovoltaïque (PV) ou de voitures électriques (VE) puissent malgré tout sembler "moins chères", voire "pas chères" ?
Prix relatif et absolu
Le prix absolu vise à évaluer la proportion d’excédents qu’une énergie permet de dégager. Plus son coût de production et d’usage est faible (coût de reproduction), plus elle libère d’excédents, et plus elle peut être considérée comme "peu chère" en valeur absolue.

À l’inverse, si les coûts de reproduction sont impératifs pour que le système continue de fonctionner, l’attribution des excédents est, elle, largement arbitraire : elle dépend de choix politiques, de rapports de force économiques, et parfois de contraintes géopolitiques.

Dès lors, une comparaison de prix relatifs n’est pas nécessairement représentative des coûts absolus.
Imaginons qu’un producteur dispose d’une énergie 1 “peu chère” en valeur absolue, sur laquelle il réalise des marges élevées, tandis qu’un producteur d’une énergie 2, plus coûteuse en valeur absolue, rogne fortement ses marges pour gagner des parts de marché en distribuant une part plus importante des excédents au consommateur.
Ledit consommateur percevra alors l’énergie 2 comme "moins chère" relativement à l’énergie 1, même si, en réalité biophysique, elle est plus chère dans l’absolu car mobilisant davantage de ressources.

Le producteur d’énergie 2 pourrait même vendre temporairement à un prix inférieur à son coût de production, afin d’être compétitif. Dans ce cas, la filière devient difficilement pérenne sans soutien externe (par exemple des subsides) ou sans transfert d’une autre source de revenus.
Contreparties d’une baisse de prix relatif
Comme le producteur 2 rognant ses marges, une telle stratégie a des contreparties :
• Les salaires doivent être plus faibles (un ouvrier chinois a un salaire de 2 à 3 fois inférieur à un ouvrier français en parité de pouvoir d’achat)
• Ces exportations (PV et VE) ne génèrent peu ou pas de croissance économique voire induisent des pertes
• Des subsides qui peuvent être importants : la Chine a investi des centaines de milliards (en $) dans le développement de ces industries (primes, subsides, rachat garanti, réduction du coût de l’électricité (-30%), taux de crédit préférentiel, aide à l’export …)
• Des pertes pouvant être importantes (40 milliards en 2024)
Il est à noter qu’un schéma comparable pourrait apparaître pour la production de batteries : la Chine a elle-même alerté sur des risques de surcapacité dans le secteur des batteries (VE et stockage).
Remarque : le taux de chômage général (5%) et des jeunes chinois en particulier (16%) semblent être en augmentation depuis plus d’une décennie. Il faut aussi noter que les consommateurs en Europe ont également été subsidiés (primes, subsides, compteur qui tourne à l’envers…)
Avantages d’une baisse de prix relatif
Comme la Chine ne semble pas disposer, à court terme, d’une alternative pleinement viable pour réduire certaines vulnérabilités, la stratégie de domination de marché peut aussi lui permettre de limiter une partie des contreparties et d’obtenir plusieurs avantages :
• En devenant quasi hégémonique sur certains segments (panneaux, chaîne de valeur, batteries…), les pays importateurs peuvent se retrouver économiquement dépendants de ces approvisionnements, ce qui peut ensuite se traduire, à des degrés variables, par une dépendance politique.
• Plus le volume de production est important, plus les économies d’échelle et l’amélioration des procédés permettent de réduire le coût unitaire. Cela peut aider la Chine à abaisser ses coûts pour son marché intérieur. Cela ne rend pas nécessairement la filière “bonne” en valeur absolue ; cela la rend surtout moins coûteuse (ou “moins mauvaise”) qu’elle ne l’aurait été à plus petite échelle.
Analogie : un plus grand four coûtera moins cher par tarte cuite et sera plus efficace, car ses pertes (surfaces) croissent moins vite que le volume de production. Si vous avez besoin de 100 tartes, et que produire 100 tartes coûte 1'000 € alors que produire 200 tartes coûte 1'600 € (soit 8 € par tarte), acheter un plus grand four et vendre les tartes supplémentaires à 7 € (vente à perte pour rendre le prix relatif attrayant) permet néanmoins d’obtenir les 100 tartes souhaitées pour un coût net de 900 € (1'600€ – 700€ de vente), ce qui reste inférieur aux 1'000 € du four plus petit. De plus, une telle stratégie peut permettre d’éliminer la concurrence et de devenir dominant sur le marché.
Protéger ses ressources internes
Dans la mesure où il serait à la fois risqué et coûteux de chercher à s’approprier durablement d’autres ressources fossiles en se confrontant aux USA et leurs alliés, mon regard sur la situation me conduit à penser que la Chine privilégie une stratégie long terme de "protection" de ses ressources internes.
Les énergies fossiles ne sont pas éternelles et, dans un contexte de contraintes croissantes (géologiques, climatiques, géopolitiques), elles semblent de moins en moins capables de soutenir durablement les rythmes de croissance passés. Dans ce cadre, on peut envisager qu’à l’échelle mondiale la croissance économique devienne négative au cours de la décennie à venir, avec un risque accru de tensions et de désordres sociaux.
Dans cette lecture, la Chine chercherait à se préparer à une période instable, en créant des dépendances politiques, en préservant une partie de ses stocks nationaux tout en déployant des capacités renouvelables, dont la durée de vie se compte en décennies, afin d’assurer au minimum une forme de stabilité intérieure.
Si cette hypothèse est correcte, les ressources ainsi épargnées pourraient ensuite lui offrir davantage de marges de manœuvre une fois la phase la plus turbulente passée afin, éventuellement, de soutenir de nouvelles ambitions.
Il faut absolument se passer des délétères énergies fossiles et, selon mon analyse, ce sont les investissements qui rendent la sobriété socialement acceptable voire souhaitable qui doivent être priorisés.
Rubrique de Thomas Norway : humaniste misanthrope à l’espoir incertain
" Les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent." Thucydide
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