"Le juste prix" : cher pétrole

Par Thomas Norway – Le prix de l’énergie doit être situé entre un prix plancher minimum permettant la pérennité des producteurs d’énergies et un prix plafond maximum permettant la pérennité de la production de biens et services des consommateurs d’énergie.

Le prix relève d’un arbitrage, voire un rapport de force, autour de la répartition de la production excédentaire. 

"On dit que l'argent n'a pas d'odeur : le pétrole est là pour le démentir" selon Pierre Mac Orlan. Mais au fait, le pétrole est-il "cher"?  

 

Le prix global du Pétrole

Le pétrole, combiné aux autres énergies fossiles, a fait exploser la croissance économique mondiale en générant de très larges excédents.

Ceux-ci ont été convertis en croissance, technologies complexes et classes moyennes : alimentation mondialisée, logement, infrastructures, transports, électronique, congés payés, sécurité sociale, loisirs, soins de santé, études de longue durée, etc.

Cela peut se représenter de manière illustrative comme suit.

La richesse globale permise par le pétrole est sans commune mesure, ce qui implique que le pétrole n’est pas cher même à l’heure actuelle. Il était tellement efficient qu’on pourrait le juger presque gratuit.

 

Le prix individuel du pétrole 

Comment sont répartis les excédents du pétrole ? Comment le prix donne ou reprend la richesse individuelle ?

Le prix du pétrole doit se situer entre deux bornes :
• Un prix plancher, qui permet au producteur de pétrole de survivre en couvrant uniquement ses consommations de reproduction ;
• Un prix plafond, au-delà duquel le consommateur ne peut plus couvrir ses propres consommations de reproduction.

Pour la plupart des biens et services, le prix est le résultat d’une double concurrence :
• Si la demande est supérieure à l’offre, la concurrence entre acheteurs fait monter le prix : la situation se rapproche d’un cas de « prix plafond ».
• Si l’offre est supérieure à la demande, la concurrence entre vendeurs fait baisser le prix pour écouler les stocks : la situation se rapproche d’un cas de "prix plancher".

Au vu de l’augmentation du confort de vie des consommateurs occidentaux depuis les années 1950, il semble peu probable que nous soyons dans une situation de “prix plafond”.
De même, au vu de la rentabilité financière d’une partie du secteur pétrolier (dividendes, salaires, fonds souverains…) et du niveau de vie ou du développement économique des pays producteurs souverains, il semble peu probable que le prix soit au “prix plancher”.

Le prix se situe donc entre ces deux bornes et les richesses permises par le pétrole sont réparties, d’une manière ou d’une autre, entre producteurs et consommateurs au gré du temps et des enjeux.

 

La fabrique des prix

Avant 1970 – Concurrence

Jusqu’à la fin des années 1960, la production pétrolière des Amériques dont celle du Vénézuéla couvre encore l’essentiel des besoins des États-Unis. Parallèlement, les compagnies pétrolières américaines actives au Moyen-Orient bénéficient de gisements très efficients, ce qui leur assure des profits confortables. 

 

Dans ce contexte, un pétrole abondant et bon marché devient aussi un instrument d’influence dans la concurrence économique et idéologique avec l’URSS en :
• Fournissant de nombreux excédents permettant d’améliorer le confort de vie des pays alliés (Europe et Japon) 
• Ralentissant l’URSS en limitant ses profits et le développement de son économie générale et pétrolière en particulier ;
• Limitant le développement du socialisme dans les pays d’Amérique latine via le contrôle et l’appropriation des excédents du pétrole vénézuélien.

À l’époque, les besoins internes de plusieurs pays producteurs du Moyen-Orient restent relativement limités et une part importante de l’excédent peut donc être captée en aval, par les pays importateurs. Cela contribue à expliquer pourquoi un prix relativement bas pouvait durablement convenir aux États-Unis et à leurs alliés tout en contrant le développement d’autres pays.

Ceci est représenté dans l’illustration ci-dessous, les USA maintenaient le prix sous le seuil du prix plancher de l’URSS tout en tirant un excédent pour leurs alliés et eux-mêmes. 

Après 1970 – Cartel

Les pays producteurs de pétrole hors États-Unis comprennent progressivement qu’ils captent une part faible de la valeur dans l’organisation du marché dominée par les majors. 
En 1960 le cartel de l’OPEP est créé avec l’objectif de mieux coordonner l’offre et de peser sur les prix.

Dans un premier temps, cette influence reste limitée : durant les années 1960, les prix demeurent globalement bas.

Ensuite, la reprise de souveraineté progressive des États sur leurs ressources (nationalisations et renégociations de concessions) s’accélère dans les années 1970 entrainant une augmentation moyenne du prix.

Pic et chocs

En 1970, comme l’avait anticipé Marion King Hubbert, la production de pétrole conventionnel des États-Unis atteint un pic.

À partir de là, la capacité américaine à peser sur l’offre mondiale se réduit, tandis que la dépendance aux importations augmente et la production de l’OPEP devient suffisante pour influencer plus fortement l’offre et donc les prix.

Les USA pour tenter de se sortir de cette situation épineuse mirent fin aux accords de Bretton Woods en 1971 avec de nombreuses conséquences dont celle de pouvoir manipuler le dollar (monnaie des échanges pétroliers).

Cette manipulation permettait d’imprimer des dollars sans contrepartie en or et donc d’acheter du pétrole avec plus de dollars valant moins en raison de l’inflation générée par l’impression monétaire.

Cette manipulation participa aux désordres économiques et géopolitiques dont les deux chocs pétroliers.

 

Ingérences

La géologie et l’économie conduisent souvent à une tendance : à mesure que les gisements les plus accessibles s'épuisent, il devient en moyenne plus coûteux (en énergie, en capital, en complexité) d’extraire la même quantité de pétrole avec des gisements de moins en moins rentables (offshore, extra-lourd, schiste, sable bitumineux).

Dans ce contexte de décrue, lorsque les leviers strictement économiques (ajustements d’offre, mécanismes monétaires, contrats) ne suffisent plus à stabiliser un équilibre jugé acceptable, la question tend vers la confrontation, parfois militaire. Or, une armée sans pétrole n’est pas une armée.

Dès lors, la récurrence d’ingérences géopolitiques autour des zones pétrolières : pressions diplomatiques, sanctions économiques, interventions militaires, déstabilisations politiques mais aussi leviers financiers et conditions de prêts (Banque mondiale, FMI) n’a rien de surprenant.

 

Cher le pétrole ?

Le prix de marché du pétrole ne reflète pas son prix de production (la richesse globale engendrée), il exprime le rapport de force visant à répartir les excédents, il détermine la richesse individuelle.

Dès lors, quand le pétrole devient de plus en plus coûteux à extraire, le prix fluctue selon le rapport de force entre producteurs et consommateurs pour la préservation de leurs excédents (confort) et cette énergie est jugée comme chère par les perdants du rapport de force.

Attention cependant, la croissance économique historique due au pétrole en fait une énergie très peu chère pour ne pas dire gratuite. Donc, même si la rentabilité se réduit avec le temps, celle-ci reste très élevée.

C’est comme si l’usage des énergies fossiles avaient fait bondir le salaire médian de 100€ à 2'500€ et que l’épuisement des gisements l’avait fait baisser à 2'300€. 

On n’est pas devenus pauvres, on est devenus moins riches.
Le prix n’est pas cher, il est juste un peu moins "gratuit"

On le voit bien à l’échelle des États : en Arabie Saoudite, ce n’est pas tant le coût technique de production qui fixe l’ordre de grandeur des prix de marché que le prix d’équilibre budgétaire nécessaire pour conserver le niveau de vie qui en dépend (selon les estimations et les années, cela se situe typiquement autour de l’ordre de grandeur 80–100 $/baril).

Le prix d'extraction est faible en Arabie Saoudite (souvent inférieur à 10 $/baril). Ce chiffre n’est pourtant pas une donnée purement géologique : il reflète le niveau de vie du personnel des sociétés de la chaîne industrielle liée à cette activité : de l’ouvrier de production à l’opérateur de la mine de fer nécessaire à l’acier du derrick en passant par les actionnaires de ces sociétés.  

Source : « Pétrole : quels risques pour les approvisionnements de l’Europe ? » The shift Project (2021)

 

Si tous ces individus étaient rémunérés selon un autre standard qu’occidental, le prix d’extraction serait divisé par 3 à 20 avec un prix du baril à 1$ voire moins. 

Source : observatoire des inégalités – parité de pouvoir d’achat de 2023

 

Le pétrole n’est pas cher !

Mais, à l’image de Don Salluste (De Funès - la folie des grandeurs) pris de panique par l’absence d’une pièce d’or de son trésor, la perte d’une fraction des immenses richesses permises par le pétrole nous fait considérer subjectivement celui-ci comme cher.


Rubrique de Thomas Norway avec l’aide de Françoise, Jean-Didier 


 

En complément pour ceux qui veulent aller plus loin : Energie et croissance

Plus une énergie est énergétiquement rentable (efficiente), plus elle fournira d’énergie pour un même investissement (production d’énergie dans le schéma).

Plus une énergie est efficiente, plus il y aura d’excédents permettant la croissance et les développements technologiques (complexité)

Le schéma illustre que la production d’énergie d’un même investissement (agriculteur et outils) change profondément la structure et la richesse d’une société.

En passant du cas 1 au cas 2, l’agriculteur produit deux fois plus d’énergie et deux fois plus de personnes peuvent être nourries (6 au lieu de 3) ce qui génère des excédents qui peuvent être convertis en croissance et complexification (cas 2’)

En effet, ces "nouveaux" individus ne vont pas produire ce qui est déjà produit, ils auront le temps et l’énergie de les améliorer ou d’en développer de nouveaux.

Les excédents restants dits "libres", non-alloués à la croissance et non-nécessaires à reproduire le système, peuvent être repartis à tout ou partie de la population.

Ainsi, la richesse globale, la complexité et le niveau de technologie d’une société découle de l’efficience des énergies qu’elle consomme. La richesse individuelle sera donc subjective et comparative selon la part d’excédents que les uns auront par rapport aux autres.

 

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"Le juste prix" : Prix, Revenus et Energie 

"Le juste prix"  : la monnaie ?

 

 

 

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