Pourquoi les pétroliers font-ils grimper artificiellement les prix de l'essence ?
Vous l'avez remarqué. Il n'a pas fallu attendre bien longtemps pour que les prix aux stations d'essence augmentent. Aux USA, la réaction est immédiate. En Europe et en Suisse, il a fallu attendre la fin du week-end, 3 jours, pour que les carburants prennent l'ascenseur.
En économie, ce phénomène se retrouve sous le petit nom de "Fusée et Plume" (rocket and feather). Les prix de l'essence augmentent comme une fusée et redescendent à la vitesse d'une plume. Quel est l'intérêt des pétroliers dans ce système bien huilé?
Le phénomène "Fusée et Plume"
Après le Covid, l'Union Européenne avait publié une étude qui arrivait à la conclusion que les pétroliers tendent à augmenter rapidement les prix (fusée) mais qu'il faut en général plusieurs jours ou semaines (plume) pour redescendre. La baisse s'étend parfois sur plusieurs mois.
En Suisse, les calculs montrent que la hausse intervient en général après 3 jours (fusée) et elle met 10 jours pour descendre (plume).
La Commission Européenne annonce même une descente sur plusieurs mois. C'est l'effet Rocket and Feather qui est scientifiquement très documenté.
Les pétroliers ne font pas de cadeau
L'objectif des pétroliers n'est pas de vendre de l'essence au meilleur prix pour faire plaisir aux automobilistes. Au contraire, il s'agit de leur soutirer un maximum d'argent afin de maximaliser leurs revenus.
Le manque d'empathie est d'autant plus élevé que les pétroliers sont des entreprises étrangères et qui rapatrient les bénéfices dans le pays d'origine ou qui distribuent de généreux dividendes aux investisseurs du monde.
Le prix du baril de Brent ou du WTI : c'est quoi et pour quand ?
Le prix du baril affiché dans les médias est généralement celui des contrats à terme (futures) les plus proches. Les prix du Brent ou du WTI indiquent le prix du pétrole aujourd'hui pour une livraison dans un mois.
Ainsi, à l'écriture de cet article, le Brent à Londres se trouve à $ 101,6, alors que le WTI aux USA pointe à $95,73. Ces prix actuels valent pour une livraison d'ici au mois d'avril.
Un business de prévisions et de réserves
Dans certains pays, les pétroliers entretiennent leurs propres stocks tampons. Ils permettent de les prémunir contre les fortes variations à la hausse sur les marchés internationaux.
Ces stocks de sécurité offrent la possibilité de ne pas acheter de pétrole quand son prix grimpe rapidement. La situation actuelle offre une parfaite illustration. Les pétroliers n'achètent pas un baril à 100$. Ils attendent que les prix baissent en puisant dans leurs stocks. En cas de baisse, les prix aux stations d'essence resteront à des niveaux élevés le plus longtemps possible.
Si la hausse devait perdurait, les prix à la pompe grimperont et ces coûts seront immédiatement transmis aux automobilistes.
La Fusée et la Plume : Un concept essentiel pour les pétroliers
Vendre l'essence au prix le plus élevé est un système financièrement très juteux et à la base du business pétrolier.
En France, pour les pétroliers la marge sur la vente d'essence était de €14,7 centimes par litre en février 2026.
Le 6 mars, cette marge est montée à € 27 centimes par litre. Cette plus-value de 13 centimes est une aubaine financière.
En plus de cette marge, les pétroliers actifs sur l'entier de la chaîne, comme BP, Shell, Total, facturent également le transport et le raffinage, de 22 centimes en février à 32 centimes le 6 mars.
La France consomme 144 millions de litres d'essence par jour. Cette plus-value de 13 centimes par litre offre un bénéfice supplémentaire de €18,2 millions par jour.
Depuis le début de la guerre la plus-value pour les pétroliers dépasse les €200 millions.
Cet argent est ponctionné sur les automobilistes français et exporté dans d'autres pays.
En Suisse : 2 millions de plus-value par jour grâce à la guerre et l'effet Fusée et Plume
En Suisse, le 10 mars, les pétroliers se sont mis d'accord pour aligner leur prix à 1,86 franc le litre d'essence sans plomb 95 dans de nombreuses stations-service de la région de Zurich, Lausanne, Genève et du Tessin.
On notera la coordination de la hausse alors qu'il n'y a aucun cartel et entente sur les prix. La transmission de pensée fait partie de l'ADN du lobby.
Cependant, ce même jour, les propriétaires des stations suisses pouvaient acheter ce carburant chez les grossistes pour 1,50 franc selon le magazine des consommateurs K-Tipp.
Comme en France, il est évalué que les pétroliers basés en Suisse réalisent un bénéfice entre 25 et 30 ct frs par litre et une plus-value grâce à la guerre évaluée à 16 ct par litre.
Les automobilistes suisses consomment 18 millions de litres par jour. Grâce au système Fusée, le profit grimpe de 1,8 million frs par jour soit une estimation de 37 millions de francs depuis le début de la guerre, il y a 13 jours.
Comme les lobbies n'apportent aucune transparence sur le phénomène Fusée et Plume, ces chiffres ne peuvent être pris que comme des estimations ou des indications.
Faire perdurer le système à tout prix
Avec de pareils enjeux financiers, on comprend mieux ce mécanisme et la propension des pétroliers à éviter la moindre transparence et leur acharnement à faire perdurer le système.
Depuis sa naissance, l'industrie du pétrole entretient une histoire d'amour avec la corruption.
Dans de très nombreux pays occidentaux, les partis politiques et les politiciens influents bénéficient de généreuses faveurs. Dans un comportement de prédateurs, ces politiciens privilégient l'appauvrissement de leur pays pour favoriser les entreprises pétrolières privées étrangères ainsi que les pays producteurs de pétrole.
Les évolutions du prix des carburants
Aux USA
Comme à leur habitude, les pétroliers américains n'ont pas perdu une seule seconde pour profiter de l'aubaine. Ils ont immédiatement augmenté (le jour même) leurs tarifs aux stations d'essence de 10 cts par gallon (3,8 lt).
Avant la guerre, la moyenne de l'essence était de 2,94$ pour les 3,8 litres d'un gallon.
Il a grimpé à 3.04, puis $3,25 après la première semaine pour se retrouver aujourd'hui à $3,59.
Pour le diesel. Une pénurie de diesel existe à travers le monde. Les prix aux stations américaines sont passés de $3,85 le gallon à $4,85. On frise les $5 pour 3,8 litres.
Les USA n'ont pratiquement pas de taxes sur l'essence.
En Europe
Allemagne
Berlin n'autorise plus qu'une seule hausse des prix par jour dans les stations.
L'Allemagne est le pays de l'Union européenne qui a connu la plus forte hausse des tarifs des carburants : +44% en moyenne pour le diesel, +29% pour le sans-plomb par rapport à avant la guerre au Moyen-Orient, fin février. Les prix des carburants ont augmenté, en moyenne, deux fois plus que dans les autres pays européens.
Le litre de super flirte avec les €2, celui du diesel atteint €2,20 voir € 2,40
Les bénéfices des pétroliers se chiffrent en milliards
Il reste à savoir combien de temps cette guerre entre les USA et l'Iran va durer. Il est certain que les pétroliers, comme l'industrie de l'armement, espèrent qu'elle continuera le plus longtemps possible.
Dès qu'elle sera terminée, elle profitera de l'effet plume pour en tirer profit le plus longtemps possible ou ne pas revenir aux prix standards.
En 2025, ExxonMobil a généré un bénéfice de $28.8 milliards en plus des 37 milliards de dividendes distribués, Chevron $12,48 milliards de bénéfices, BP 7,5 milliards et Saudi Aramco d'Arabie Saoudite, $93,4 milliards.